24.11.08




[UN MOMENT D’ABSENCE]



7.2.2-1

Sylvie Durastanti: C'était un projet de l'INA et ça s'inscrivait dans une série qui devait être consacrée au travail . Alors bien sûr Eustache a préféré faire quelque chose sur le chômage parce que ça lui semblait s'imposer. Et... au départ il avait une idée qui était liée à... une chose dont il avait entendu parler, quelqu'un qui avait travaillé dans le monde de l'industrie avait photocopié pour lui des années auparavant quelque chose qui... enfin des documents qui l'avaient assez scandalisé, ça concernait la graphologie tout simplement et l'utilisation qui en était faite quand on demandait aux gens... de rédiger... comme ça un, un dossier... alors qu'ils demandaient du travail et donc, cette personne avait eu accès aux demandes rédigées par les candidats et à la fois aux commentaires faits par les graphologues et ces commentaires étaient bien sûr généralement complètement dévastateurs et l'implication c'était que la personne, selon qu'on... enfin que le graphologue estimait que l'écriture donnait satisfaction ou pas, la personne avait ou n'avait pas le travail.
Donc ce document avait été photographié en secret et en fait... photocopié je veux dire plutôt, et en fait Eustache m'a... quand il m'a raconté ça moi je lui ai raconté quelque chose qui m'était arrivé dans un séminaire de sémiologie où j'étais. La sémiologie c'était vraiment la science en pointe dans les années 70 et c'est une science qui se donnait comme particulièrement éthérée et n'ayant pas beaucoup de rapports avec le réel et surtout pas de compromission avec le réel. Et à ce séminaire était venu un spécialiste de la phonologie qui portait le nom prédestiné de Fonalie et qui avait distribué... d'abord il avait fait un topo tout à fait abstrait et après il avait distribué des espèces de documents montrant comment il procédait et puis vers la fin du séminaire il avait expliqué que le gros intérêt de la science qu'il pratiquait dans ses applications pratiques c'était que ça permettait de déceler dés le premier entretien, en fonction du choix que faisaient les gens de certains non pas vocables mais de certains phonèmes, c'est-à-dire, s'ils utilisaient ce qu'ils appellent des fricatifs ou des explosives, c'est-à-dire, des mots qui semblaient à ce type plus ou moins agressives, ça permettait de déceler les problèmes que ces individus pourraient poser à l'intérieur , quand ils seraient insérés dans une entreprise et donc ça permettait d'écarter les gens qui risquaient de nuire au bon fonctionnement de l'entreprise.
Alors Eustache a été très content de cette idée et puis il a décidé de, curieusement, passer une annonce, une annonce qui pouvait s'intituler "Offre d'emploi" parce que c'était exactement de ça qu'il s'agissait. Il a loue un local et son assistant a reçu des gens qui venaient répondre à cette annonce parce qu'ils cherchaient du travail et donc tout ça était parfaitement bidon. On pourrait considérer que ça n'est pas très fair play mais enfin, bon, ça a été fait comme ça. Et ces entretiens ont été enregistrées. Et... et Eustache comptait combiner les deux histoires... celles dont il avait eu connaissance par les documents et celle que je lui avait raconté avec... les entretiens, alors au début je voyais pas du tout comment il pouvait les combiner pour faire, pour réaliser ce projet, enfin pour l'écrire d'abord. Et puis il a eu du mal à l'écrire et... il m'a demandé de façon plus qu'insistante de faire ce que je pouvais avec ça. Alors moi j'étais très inhibé, je voyais absolument pas et puis il a énormément insisté, enfin, c'était même carrément du chantage aux sentiments et donc moi j'étais intimidée parce que je venais d'un milieu très intellectuel alors que lui était un autodidacte, très littéraire et je ne voyais pas ce que pouvais faire avec ces documents là... et un jour c'était quand même assez violent, j'ai fini par dire... enfin assez violent de sa part donc j'ai fini par dire: écoute, laisse moi au moins 2 ou 3 heures tranquille, je m'enferme dans la pièce et je vois ce que je peux faire. Et j'ai fais tout simplement ce qu'il me demandait, l'idée venait de lui, elle n'était pas de moi... en ce qui concernait les interviews, j'ai fait un montage des interviews. Et je l'ai écrit, je l'ai tapé et après, bien sûr, il a été présenté à l'INA comme un texte de lui parce que sinon ça n'aurait pas été accepté... enfin, je pense vraiment que ça n'aurait pas été accepté et... tout le monde a trouvé ça génial et ensuite... je ne sais pas si je peux dire quelque chose sur la façon dont ça a été fait...
Quand j'ai vu pour la première fois "La maman et la putain", c'est un film qui m'a totalement exaspérée en particulier par la violente revendication de l'individualisme, et... y a une dimension que je n'avais pas du tout perçu et cette dimension là c'est Eustache qui m'en a parlé et je pense qu'elle est vraiment très importante. Moi je n'avais vu que l'expression d'une sensibilité exacerbée, la sienne, un peu dans la veine Baudelairienne -mon-coeur-mis-à-nu et tout ça, et en fait je connaissait par ailleurs Jean-Jacques Schuhl dont le personnage est interprété par Jacques Renard je crois, je connaissais aussi Jean-Noël Picq et je... enfin je connaissait surtout Jean-Jacques Schuhl quand j'ai vu le film et je ne connaissait pas Eustache et j'ai immédiatement reconnu Jean-Jacques Schuhl à l'image , j'ai su que c'était lui, que ça ne pouvait être que lui. Et puis comme après j'ai connu Jean-Noël Picq c'était d'autant plus facile de le reconnaître qu'il jouait son propre rôle, mais tout ça qui semble très anecdotique en fait est... je me suis rendu compte à travers ce qu'il disait que ça n'était pas du tout l'expression d'une sensibilité individuelle et pour lui, ce qu'il m'a dit c'est que d'une certaine façon en enregistrant, en prélevant comme ça sur la réalité et en particulier la réalité des discours tenus par ses amis ou par ses maîtresses, il estimait en particulier en ce qui concerne ses amis avoir donné la parole à un groupe et non pas à sa propre individualité. Et ça j'ai trouvé très extraordinaire et très intéressant parce que je pense que d'autres époques que la notre ont vécu... en produisant une littérature ou des arts qui étaient davantage l'expression d'une sensibilité... mais je pense que le 20ème siècle c'est vraiment le siècle des groupes. Où les groupes se sont manifestés pour la première fois, les groupuscules etc.... et donc ça, ça m'a touché et c'est un peu à cause de ça que ça ne m'a pas gêné de travailler sur "Offre d'emploi", à la fois d'y travailler à titre individuel et puis d'essayer de faire quelque chose qui m'était en fait complètement dicté par lui...
J'ai essayé de procéder... je ne prétend pas du tout que "Offre d'emploi" , que la qualité de la chose est comparable à ce qu'il a fait d'autre, mais j'ai essayé de procéder comme il me semblait qu'il aurait procédé et à partir de là, évidement, on tombe dans certaines contradictions, c'est-à-dire que... il pensait être simplement un regard ou une oreille, qui prélevait dans le réel et qui captait certaines choses qui soi disant, étaient là et donc il disait: "bon, le film se fait à travers moi" ou "je suis le film" ou des choses comme ça... mais, en fait, si on raisonne comme ça, on peut se demander pourquoi n'importe qui n'a pas fait les films qu'il a fait lui. Et en fait, je pense que toute la question c'est la question du montage. Et... c'est pas par hasard qu'il était à la fois monteur et qu'il continuait à monter ses films. Donc il s'agit non pas de capter le réel mais de prélever dedans, ce qui est complètement différent et c'est une des grandes contradictions, je pense, de son oeuvre, la plus intéressante...

(Fin de bobine)


7.2.2b-1

Sylvie Durastanti: Donc j'en étais à la question du montage dans la réalité et en fait, y a quelqu'un qui m'a dit quelque chose de lié à ça, c'est un réalisateur qui a eu un prix a Cannes, il y a certaines années mais bon qui n'est pas un très bon réalisateur alors je ne le nommerais pas... et qui m'a dit: "en fait c'est extraordinaire, quand Eustache traînait à Montparnasse, il était là, il ne disait rien et on aurait jamais pensé qu'il pensait tout ça et qu'il allait utiliser tout ça plus tard". Et je trouve que c'est une réaction assez amusante en ce qui concerne le montage parce que c'est de toute évidence une question que ce réalisateur là ne s'était jamais posé. Voilà. Sinon ce que je peux vous dire également c'est, en ce qui concerne le fait de lui avoir donné ce texte et de ne pas l'avoir signé moi même...

Angel: "Offre d'emploi" ?

Sylvie Durastanti: Voilà, "Offre d'emploi"... pour commencer par celui-là... S'il ne me l'avait pas demandé avec autant d'insistance, je ne l'aurais pas écrit. J'avais écrit autre chose mais que je n'avais pas encore publié à l'époque et donc je pense que c'était un échange de bon procédé parce qu'il m'a absolument poussé à produire, peu importe que ça soit dans une direction que je n'ai pas forcément moi-même exploité par la suite, en ce qui concerne les autres textes que j'ai écrit pour lui mais je pense qu'il m'a aidé à sortir de moi même par, à cause de cette violence, de cette insistance à exiger les choses. Voilà. Et donc, il s'est passé quelque chose d'identique en ce qui concerne le texte qui s'appelle "Un moment d'absence" qui est le texte qu'il allait tourner au moment où il est mort. Eh... il avait le titre, et je trouve que le titre est absolument magnifique et eh... d'autre part, ce qui avait, ce qu'il a eu c'est une proposition de la part de l'INA... où on lui a proposé de faire, de tourner quelque chose avec extrêmement peu des moyens et, les moyens étaient tellement réduits qu'ils ont dit que l'idéal serait que les choses se passent dans une chambre. Mais pour eux c'était juste une façon de parler. Et... par exemple dans cette série, Benoît Jacquot a tourné "l'Amérique", en fin, un chapitre de "l'Amérique" de Kafka je crois. Donc évidement les choses n'étaient pas tenues de se passer dans un cadre si exigu mais l'idée de contrainte m'a bien plu. Alors, en ajoutant cette idée de caméra de chambre à l'idée de "Un moment d'absence" j'ai pensé que ça serait bien de faire quelque chose sur lui et sur le fait qu'il vivait de façon décalé par rapport au reste du monde.
Et par certains aspects le texte était plein de privates jokes, et de références personnels et intimes, par exemple, les premiers lignes sont "Il a peur du jours quand il se lève" qui est un détournement d'un chanson qu'on écoutait beaucoup de Charles Trenet: "J'ai peur du jour quand il se lève et qu'il s'appelle dimanche matin". Donc, simplement ce que j'ai écrit c'est: "Il a peur du jour quand il se lève aussi ne se lèvent-t-ils plus" en préservant l' ambiguïté de savoir qui ne se levait plus. Et le reste du texte donc, c'est un texte à la fois d' hommage et d'amour et de désespoir où une voix raconte ce qu'elle voit dans une chambre où il y a un homme qui dort. Et par certain d'autres aspects, enfin par certains passages, c'est qui peut être amusant c'est que le texte est également parodique non pas des textes de Jean-Jacques Schuhl mais des textes qui aurait pu écrire Jean-Jacques Schuhl à cet époque, donc voilà.

Angel: Il est question de machines qui enregistrent.

Sylvie Durastanti: Voilà. Mais ça c'était la vie quotidienne de Eustache. C'est à dire que cet homme qui dort est entouré de, enfin il y a un magnétophone enregistreur, un répondeur automatique. Il dort, le téléphone sonne ou ne sonne pas, ou il tend la main dans son sommeil vers le téléphone, on entend même enfin il y a des allusions au réseau qui était quelque chose de, le réseau téléphonique était quelque chose de très présent à l'époque dans sa vie mais dans la vie aussi de pas mal des gens qui avaient du mal à vivre le jour et qui préféraient la nuit. Et puis pendant ce temps-là également la télévision marche et il y a une cassette qui défile sur le magnétoscope et il y a aussi la radio parce que c'est une chose qui était... l'accompagnement des machines était quelque chose de nécessaire à la vie et la rumeur des machines remplaçait la rumeur de la ville. Donc voilà, qu'est-ce que je peu dire d'autre ?

(La caméra s'arrête)


7.2.2b-2

Sylvie Durastanti: Donc, "Un moment d'absence" c'était un texte qui était destiné à l'INA et, bien entendu, il a été présenté sous le nom de Jean Eustache et une fois de plus tout le monde a crié au génie et ça me semblait quand même nettement plus justifié que pour "Offre d'emploi". Je ne pense pas que "Offre d'emploi"... mais je trouve que il y a quelque chose de mieux dans "Un moment d'absence", peut être parce que j'y ai mis quelque chose de moi même et du regard que je portais sur Eustache... Ce regard était dans un sens mimétique de ce que je pensais qu'il pourrait faire s'il se voyait lui même dormir. Eh... parce que c'était une question assez préoccupante pour la plus part des cinéastes. Eh, c'est peut être la question fondamental: Qu'est-ce qui a à voir quand je ne suis pas là?...
Eh, d'une certaine façon, c'est un texte très prosaïque, la caméra se promène à travers la chambre, une voix parle, on voit simplement un homme qui dort mais on... donc... il avait dit: "C'est Apocalypse Now dans une chambre", effectivement vu l' environnement on peut le penser parce que, bon, l'état du lit et tout ça... il y a effectivement un état dévastateur, cet homme qui n'arrive pas à se réveiller quand le téléphone sonne et quand une voix, on ne sait pas s'il y a quelqu'un au bout du fil, une voix qui parle confusément etc.. et ensuite, il a recopié donc le texte dans un cahier. Et l' ambiguïté de sa position c'est que quand il a recopié ce texte dans un cahier il l'a recopié d'un nom qui était un nom fictif. Donc il y a un rapport assez complexe entre le réel vu par quelqu’un d'autre ou plutôt imaginé par quelqu’un d'autre qu'on s' approprie et ce nom fictif qui vient signer les choses en dessous duquel venait mon nom à moi. Et il ne savait pas ce qu'il désirait faire du texte, c'est-à-dire combien... enfin il pensait, il a pensé effectivement n'en faire qu'un plan séquence mais il n'était pas du tout décidé de façon définitive en ce qui concernait le médium, il ne savait pas si pour la premier fois il n'allait pas utiliser vraiment la vidéo et... il envisageait également, ce qui lui semblait juste de proposer à l'INA, qu'on fasse deux versions, la sienne et la mienne. Et pour moi ça aurait été intéressant parce que toute la question était de savoir si, est-ce que la voix illustre simplement, est-ce que l'image illustre simplement la voix, est-ce que la voix commente l'image ou est-ce qu'il y a un décalage. C'est à dire qu'il n'est du tout forcé que les choses qui sont à l'image sont les choses dont la voix parle bien sûr, donc je pense que chacun aurait vu les choses à sa façon et ça aurait pu être intéressant et drôle. Encore que le texte rétrospectivement ne soit pas d'une drôlerie à mourir de rire puisque c'est beaucoup trop personnel et en fait devenu très intime.

(La caméra s'arrête)


7.2.2c-1

Sylvie Durastanti: Si je parle de "Un moment d'absence" et par exemple du texte de "Nous deux, roman photo" c'est un peu pour essayer de dissiper la noire légende qui s'était dopé autour de Jean Eustache et que je pense a fini par l' étouffer. Parce que j'ai entendu certaines personnes dire que si c'est d'une extrême ambiguïté euh... c'est d'une extrême ambiguïté et c'est quelque chose qui continue à me troubler et que je continue en quelque sorte de me reprocher.

(La caméra s'arrête)


7.2.2d-1

Sylvie Durastanti: Ce qui n'était pas évident pour moi c'était de m'inscrire dans le travail de quelqu'un qui d'une certaine façon était un archiviste, se pensait comme un archiviste. "Archiver" ça vient d'un mot grec qui signifie: ce qui est ancien. Et archiver c'est collecter des documents, prendre ici et là et conserver. Donc quelqu'un qui se pense comme un archiviste c'est quelqu'un qui est préposé à la garde de quelque chose qu'il situe dans le passé. C'est toute l' ambiguïté de ce geste qui consistait à vivre, comme par exemple il le faisait durant "La Maman et la Putain" enfin je veux dire autant les événements intimes qui ont donnés lieux à "La Maman et la Putain"... Je ne pense pas être la seule personne a qui il a raconté que quand il venait de se disputer avec l'une des deux héroïnes ou éventuellement avec les deux en même temps, il descendait précipitamment dans un café et il notait les résultats de la conversation, c'est à dire il notait immédiatement. Il est évident que quelqu'un qui agit comme ça, n'est pas totalement immergé dans le présent et, et pour moi il a été assez difficile de concevoir... pour moi un auteur c'était, selon l'acception classique du terme, c'est quelqu'un qui d'une certaine façon ajoute au monde et ça c'est une autre conception de l'auteur, c'est quelqu'un qui prend, qui découpe et qui d'une certaine façon dégraisse, qui livre quelque chose dans lequel il a déjà opéré un choix du simple fait de son regard.
Et donc il s'est agit, quand il a insisté pour que j'écrive ce texte que j'ai appelé "Nous deux, roman photo" qui était un peu la relation d'une liaison intime j'ai, je ne savais pas comment procéder donc j'ai tout mis en vrac et ça aurait été à lui de se débrouiller et le résultat lui semblait satisfaisant. Là où les choses se compliquent davantage c'est quand quelqu'un est un cinéaste comme lui qui a une très grande connaissance du cinéma, parce que par exemple, vous savez, on dit que à chaque fois qu'un griot meurt en Afrique c'est une bibliothèque qui flambe, parce que la transmission est orale et que euh... effectivement ce qui disparaît, disparaît à jamais en un sens. Et je connais quelques personnes, j'en connais pas beaucoup, j'estime que j'en connais deux, deux cinéastes, l'autre étant Jean-Daniel Pollet qui à mon sens... enfin... dont la disparition, comme a pu l'être celle d'Eustache, signifie pour moi que c'est une Cinémathèque qui flambe, entière, avec toutes les références. Mais si j'en parle c'est pas d'un point de vue sentimental parce que, par exemple, il a tourné certains plans, je crois, certains, enfin il avait l'obsession de tourner et de retourner certains plans qui lui semblaient parfaits chez Mizoguchi ou je ne sais quoi, donc il s'agissait de dire mais de redire, de mettre ses pieds dans les traces de quelqu'un d'autre, éventuellement en investissant la chose d'un autre sens. Et, là où ça devenait dramatique c'est que la question qui se posait alors pour lui et qui était très présente c'est: "Est-ce que je suis un cinéaste, est-ce que je suis vraiment...

(Fin de bobine)



7.2.2d-2

Sylvie Durastanti: Ce qui m'a intimidé particulièrement quand il m'a demandé d'écrire "Nous deux, roman photo" c'est pas seulement que c'était très intime, c'était... c'est plutôt le fait que ça me semblait effroyablement anecdotique, alors je voyais pas comment à partir de ce ramassis d'anecdotes on pouvait faire une œuvre... enfin c'est pas que je... je me faisait tout de même pas une idée très emphatique du mot "œuvre" mais je pensais que les choses devaient effectivement avoir non seulement une cohérence mais qu'elles devaient, comme je le disais tout à l'heure, être dégraissées de toutes superfluité pour avoir un impact. Et je me sentais absolument pas capable de faire ça. Et donc il m'a dit qu'il se débrouillerait ensuite. Voilà et euh... il n'a malheureusement pas eu le temps de le faire... j'arrête.

(La caméra s'arrête)


7.2.2d-3

Sylvie Durastanti: Donc pour continuer sur "Nous deux, roman photo" quand je lui ai livré le scénario il m'a dit: "C'est plein de mots d'auteur", alors j'étais extrêmement... déconcertée parce que je ne voyais pas comment les choses que j'avais pu écrire, qui étaient des choses qui avaient été dites, s'étaient métamorphosées en moi en mots d'auteur et pour moi c'était très humiliant de penser que ça valait les dialogues d'Audiard parce que pour lui c'était quand même ça le prototype du mot d'auteur. Mais indépendamment de ça, là ou les choses se recoupent, se sont, me semble-t-il, un petit peu recoupé pour lui inspirer une certaine inquiétude, c'est évidement de devoir se, enfin, confier à déléguer à quelqu'un d'autre la tâche d'écrire. Euh, je ne pense pas du tout qu'on puisse dire que c'était un aveux d'impuissance de sa part parce que je crois, j'estime que les derniers textes sont les plus beaux textes vraiment qu'il ait écrit. Euh...mais en fait donc y avait ça et y avait aussi la question de remettre ses pas dans les traces des autres cinéastes parce que je pense que Eustache est connu comme quelqu'un qui n'a pas hésité à utiliser des solutions assez originales pour filmer, enfin des solutions, des partis pris quoi, de plans ou, simplement ce que tout le monde, ce dont tout le monde n'a pas forcément conscience c'est que ces plans étaient parfois des plans empruntés à d'autres cinéastes et donc la question qui se posait c'est la question de savoir "suis je ou non un cinéaste". Et c'était une question particulièrement angoissante à un moment donné eh, je fais écrire les textes par quelqu'un d'autre et euh, par ailleurs j'utilise des plans empruntés à d'autres et... être ou ne pas être un cinéaste c'était... être ou ne pas être à la hauteur de Mizoguchi par exemple, ce qui est quand même placer la barre assez haut.

(La caméra s'arrête)


7.2.2e-1

Sylvie Durastanti: Le plus inhibant pour moi dans cette histoire de ramassis d'anecdotes qu'était "Nous deux, roman photo" c'était de savoir que j'allais le livrer à quelqu'un d'autre qui revendiquait de n'avoir aucun imaginaire, ce que je ne croyais absolument pas, mais d'une certaine façon c'était vrai. Alors euh... je me demandais si quelqu'un qui était aussi allège en imaginaire qu'il pouvait l'être euh... serait en mesure d'apprécier ce que je donnais et puis d'ailleurs je me disais "mais c'est pas vrai du tout puisque il a vu matière à fiction dans les choses les plus prosaïques ou... de son existence". Et même il était capable de retourner les choses et de... effectivement comme le disait Philippe Théaudière, de tirer le documentaire vers la fiction donc euh... il fallait naviguer avec ça et c'était euh... auh... pas toujours évident. J'arrête là.

(On entend: "Coupez... Sept, deux, deux E première... Clap de fin")


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5 comentarios:

Rq dijo...

Qué bonito quedas en mi blog!

á. dijo...

es un retrato que Samuel me hizo para el "día de los padres", creo (en los documentos oficiales deberían permitir este tipo de elección: foto o dibujo).

Ángel dijo...

¿No sigue el blog?

Anónimo dijo...

pourquoi pas:)

Anónimo dijo...

Merci beaucoup pour ce texte, pour votre blog et pour le film La Peine Perdue de Jean Eustache.

Un jour, plus jeune, le contrôleur s'approchait, le train s'est arrêté et j'ai déscendu. Je me dirigeais à Port Bou mais c'était l'été et Narbonne pourquoi pas. Que faire jusqu'au matin? Je suis allé voir si le Quatre Fontaines existait encore. Certains vieillard s'en souvenaient.

Je voulais vous demander si vous saviez quelque chose sur le film de Fieschi Bande Eustache (Jean qui pleure, Jean qui rit)?
Muchas gracias y un saludo
Pierre Trullen

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